AVRIL 2016, TOURISME DE CROISIÈRE : UNE CARACTÉRISATION DU CYCLE DE CROISSANCE

INTRODUCTION

Qui n’a jamais rêvé à des vacances dans les Caraïbes ou sur la Méditerranée ? Qui n’a jamais rêvé de voguer doucement sur les flots bleus de l’été, goûter à l’air salin et sentir les chauds reflets de la mer ?
Les croisières permettent de découvrir ces paradis qui incitent à la dilettante, au plaisir, et au goût de l’aventure. Parfois, ce sont milles et une îles qui nous invitent au rythme de leur culture, leur gastronomie et leur histoire. Situées ici et là, dans une mer immense et évasive, celles-ci nous attirent au rythme de l’intemporel, sans effort et dans le confort cossu d’un paquebot de plaisance.

Les croisières nous font voir la mer comme une source de culture par ses légendes et ses pionniers, mais aussi par les bâtisseurs qui ont construit l’Amérique, l’Europe et l’Asie. La mer, les lacs, les grands fleuves majestueux du monde témoignent de ces cultures et de l’histoire. Après tout, ce sont ceux-là qui ont aussi donné naissance aux plus grandes cités du monde qu’il nous importe de découvrir.

Ceux qui ont vu tous ces paysages et reconnus en ceux-ci cette magnificence en témoigneront toujours : c’est ce qui explique que l’industrie des croisières croît et se popularise à un rythme qui ignore les périodes de ralentissement économique. Pendant longtemps, la mer et les grands plans d’eau n’étaient accessibles qu’à quelques fortunés et quelques marins avertis. Les croisières, telles qu’on les connait aujourd’hui, ont démocratisé l’accès à l’eau et à la nature. On croit que l’engouement durera encore pendant longtemps.
Le cycle de croissance de l’industrie des croisières est long et s’affiche déjà depuis plusieurs dizaines d’années.

Selon l’Association internationale des compagnies de croisières (CLIA) , un nombre record de passagers sera encore une fois atteint en 2016. Ainsi, on estime que 26 millions de passagers profiteront d’une croisière en 2016 , une croissance de 4 % par rapport à l’année précédente, encore bien supérieure au PIB. Selon un rapport rédigé par la firme Business Research and Economic Advisers, à l’échelle mondiale, l’industrie des croisières engendre des dépenses se chiffrant à 117 milliards de dollars américains, procurant de l’emploi à près de 900 000 personnes et versant un peu plus de 38 milliards de dollars américains en salaires.

DESCRIPTION DU CYCLE DE CROISSANCE

Pourquoi décrire le cycle de croissance ?
La croissance des croisières est un phénomène mondial. Comment l’expliquer ? Quels sont les principaux facteurs qui expliquent tant de succès ? L’analyse du cycle sectoriel permet de répondre à ces questions. Elle permet de comprendre, par des informations historiques, les hauts et les bas d’une industrie, ainsi que les facteurs intrinsèques à la croissance comme l’innovation technologique, les coûts différenciés de la main-d’œuvre, la réglementation, l’ouverture des marchés (concurrence internationale) et l’environnement.
Ces facteurs affectent la compétitivité des industries. Tantôt, une perte de compétitivité qui peut être liée par exemple à des coûts trop élevés de la main-d’œuvre ou d’autres types de coûts, engendrera la tombée du cycle. Tantôt, un gain de compétitivité lié par exemple à l’innovation d’un nouveau produit ou des gains de productivité, provoquera la remontée du cycle.

Dans le cas du secteur des croisières, le cycle est long, c’est-à-dire de plusieurs dizaines d’années. L’analyse nous permet de constater qu’il y a eu quatre grandes phases depuis l’après-guerre. La première se rapporte au bas du cycle vers les années 1970. La deuxième phase qui aurait eu lieu entre les années 1970-1980 se rapporte à la définition d’un nouveau concept. La troisième, annonce l’amorce à une longue période de croissance. La quatrième phase fait état de la spécialisation, du développement de nouveaux segments et de la diffusion de l’industrie à travers le monde.

CYCLE DE CROISSANCE DE L’INDUSTRIE DES CROISIÈRES

cycke de croissance croisières

  1970           1980             1990            2000         2010          2020
Source : le Nouveau Monde Maritime, avril 2016

1-Le premier segment : – 1970

Le bas du cycle et l’après-guerre

Les années 1920 et 1930 ont déjà été l’âge d’or du maritime. La traversée de l’Atlantique sur les grands paquebots était appréciée autant par l’élite que par les gens fortunés. Les grandes croisières étaient surtout utilisées pour le transport des personnes, des soldats ou des migrants entre les différents continents. Il existait certes des croisières de plaisance (paquebots comme le Normandie (1935) et le Queen Mary (1936)), mais seuls les gens très fortunés pouvaient en profiter, particulièrement pour quelques longs voyages. Par la suite, les grandes guerres ont imposées un arrêt complet des traversées transocéaniques. Les grands paquebots servaient alors au transport des troupes.

Au lendemain de la guerre, le trafic maritime transatlantique de passagers a repris mais a par la suite atteint le bas du cycle avec la montée du transport aérien : on estime que le nombre de passagers a chuté d’un million en 1956 à 132 000 en 1973 . Comme c’est souvent le cas, la fluctuation des cycles industriels s’expliquent par l’impact d’innovations majeures. Ainsi, en s’étendant aux diverses destinations, l’aviation commerciale rend inutile l’existence même du paquebotà des fins de transport de passagers sur de longues distances (Ce serait d’ailleurs dans cette conjoncture très défavorable que le paquebot France fut mis en service en 1962).

2- Le second segment 1970-1980)

 La nouvelle impulsion

La deuxième phase du cycle (1970-1980) annonce l’amorce d’une nouvelle impulsion et d’une nouvelle ère de croissance de l’industrie. C’est à ce stade que l’industrie s’attarde à redéfinir un nouveau produit. Son foyer de croissance, tel qu’on le connait aujourd’hui, est né aux États-Unis pour des voyages dans les Caraïbes.
Les grands lignes maritimes redéfinissent un concept axé vers la plaisance, le tourisme ou le loisir plutôt que pour le transport des personnes à proprement parlé. Le paquebot devient une sorte d’île flottante qui est la destination principale du croisiériste par opposition au lieu de destination du paquebot lui-même. Le concept de la ‘croisière s’amuse’ prend naissance et offre divertissement, gastronomie, et activités de plaisance.
C’est à cette époque aussi que sont nées les grandes lignes maritimes américaines et que se sont construits de véritables navires de plaisance commerciaux (Norwegian Caribbean Lines, Princess Cruise puis Caribbean Royal Cruise Line). La domination du marché nord-américain s’explique donc par l’ancienneté des premières croisières organisées dans les Antilles.

Le graphique qui suit explique bien ce nouveau en indiquant que la croisière est devenue un créneau de marché issu de la convergence de trois grands segments sectoriels qui sont le transport, le tourisme et le loisir et le voyage. L’intersection de ces trois segments vient définir le contour du transport maritime de tourisme, notamment le tourisme de croisière.

Structure et relations de marché du tourisme de croisière

croisement marchés-tourisme
Source : Lois et al. (2004 : 93), Théoros, revue de recherche en tourisme
3-Troisième segment : la montée du cycle (1980-2000)

L’industrie des croisières se démocratise

À partir de ce nouveau concept, l’industrie de croisières s’est aussi démocratisée, à l’image du modèle de la pyramide de M. Boyer : la croisière a été pendant longtemps une activité de gens fortunés, mais l’augmentation du pouvoir d’achat de la classe moyenne et les prix plus abordables rendent plus accessibles les croisières. Nous sommes alors dans la partie croissante du cycle.

Cette croissance est aussi alimentée par des taux de satisfaction élevés. Le produit devient très compétitif par rapport au tourisme traditionnel. De plus en plus de croisiéristes veulent répéter l’expérience, ce qui a un effet cumulatif sur la croissance. On estime que 62 % d’entre eux sont des récurrents qui aiment la qualité des services, les animations à bord, visites de différents sites en un seul séjour. La formule tout incluse est appréciée et 69 % des passagers estiment que ce type de vacances présente un meilleur rapport qualité-prix que des séjours à terre.

Cette démocratisation a aussi été accompagnée par la modernisation de l’industrie dans le but de mieux répondre au nouveau concept. Les infrastructures se sont adaptées à ce nouveau tourisme de masse et les liaisons aériennes sont devenues complémentaires et non concurrentielles en transport les clientèles vers les ports de partance. L’industrie touristique à terre s’est aussi adaptée et d’importantes infrastructures hôtelières sont regroupées pour les croisiéristes la veille de leur départ.
On dénote une tendance vers le gigantisme. Les plus gros paquebots au monde peuvent avoir une capacité de 6 300 passagers. Toutefois, on estime qu’à l’avenir l’attention portera moins sur la taille que sur un design et des aménagements uniques.

Prédominance américaine

Vers la fin de la période de ce cycle, l’industrie des croisières reste dominée par le contexte américain. De 2003 à 2013, le nombre de croisiéristes mondial a crû de 77 %, passant de 12 à 21,3 millions de passagers. Ceux-ci provenaient majoritairement (55 %) d’Amérique du Nord (11,8 millions), dont 10,9 millions des États-Unis et 770 000 du Canada. En plus de constituer le marché le plus important, l’Amérique du Nord est resté également le point d’embarquement le plus imposant (2013) avec 4000 départs de croisières. Les Caraïbes étaient encore la destination la plus populaire.

CARTE INDIQUANT LE NIVEAU DE DÉVELOPPEMENT ET LA CROISSANCE DE L’INDUSTRIE DES CROISIÈRES À TRAVERS LE MONDE (2011)

marché nod-américain-croisière

Le tourisme de croisière dans le monde, (2011) permanences et recompositions, Études caraîbéennes, https://etudescaribeennes.revues.org/5629

4- la quatrième segment : la situation actuelle (+ 2000)
Une croissance alimentée par la diffusion de l’industrie dans les autres régions du monde

Malgré la prédominance américaine, on peut réaliser assez facilement tout le potentiel de diffusion de cette industrie à travers le monde. Au quatrième segment du cycle, on associe des services qui se répandent un peu partout à travers le monde. Après tout, ailleurs aussi, il y eu de la croissance des économies et du pouvoir d’achat de la classe moyenne. Les compagnies de croisières séduisent les voyageurs avec près de 1 000 nouvelles escales exotiques, en particulier sur le marché asiatique en fort développement.
Selon l’information du dernier rapport sur l’état de l’industrie en 2016 préparé par la CLIA, 34 % des voyages seraient destinés aux caraïbes, 19 % en méditerranée, 9 % en Asie, 6% en Australie et 4 % en Alaska. Par ailleurs, aujourd’hui, environ 47% des croisiéristes sont âgés de 25 à 39 ans, selon The Annual Cruise Review 2004.
Le rythme de la croissance de la croisière dans le reste du monde est maintenant plus soutenu que celui du marché nord-américain (les dernières croissances annuelles sont de 4,5% sur le marché nord-américain contre 10,4% pour le reste du monde). La Méditerranée continue de croître en tant que destination, ainsi que d’autres régions telles que l’Asie et l’Australie. En 2015, 52 navires opèreront 1 065 croisières asiatiques pour une capacité de 2,17 millions de passagers. L’Asie devrait être le deuxième plus gros marché du monde à l’horizon 2020.

Des services qui se spécialisent

À ce potentiel de marché, s’accompagne la spécialisation des produits et des services de nouveaux segments de marchés afin de répondre à tous les goûts que ce soit pour des produits de luxe, d’aventure, ou de pour l’observation de la nature et d’exotisme.
Selon la CLIA, certains segments spécifiques tels que les navires d’expédition, des yachts de luxe, les paquebots et les croisières fluviales connaissent une croissance à double chiffre en nombre de passagers. De ce fait, les croisières d’exception ont augmenté de 21% par an entre 2009 et 2014. L’industrie tend à évoluer aussi sous la forme de thématiques telles que des croisières gourmandes, familiales, religieuses, gaies, artistiques, pour retraités. D’autres lignes maritimes (Celebrity Cruises), tentent de se démarquer en offrant du luxe et du design. Les compagnies membres de CLIA déploient à ce jour 170 bateaux fluviaux avec 18 nouveaux bateaux en commande pour 2016, une augmentation de plus de 10%.

ÉLÉMENTS STRATÉGIQUES ET DE POLITIQUE PUBLIQUE
À la lumière des informations et de l’analyse précédente des différents segments du cycle de croissance de l’industrie des croisières, plusieurs opportunités de développement se présentent encore.
Bien que le foyer de croissance de l’industrie soit né aux États-Unis pour les voyages dans les Caraïbes, de plus en plus de voyages spécialisés se développent dont notamment le tourisme fluvial et le tourisme thématique. Ces deux types de segments offrent des opportunités aussi bien pour les voyages courts que pour les voyages longs.
L’intervention des pouvoirs publics a permis jusqu’à maintenant d’investir pour l’aménagement et d’amélioration les capacités d’accueil des grands paquebots de croisières dans le but de profiter des retombées économiques des croisiéristes.
Mais, l’analyse de la tendance du dernier segment du cycle démontre que la diffusion de l’industrie à travers le monde fera en sorte que les lignes maritimes trouveront intérêt au développement de nouveaux ports d’embarquement pour des croisières internationales dans le but d’offrir de nouvelles destinations de plus en plus variées et ciblées. La complémentarité entre le transport aérien et le transport maritime permet à cet égard d’offrir une multitude de nouvelles destinations.
Bien qu’à l’échelle nord-américaine, les ports de la côte est américaine ont été utilisés jusqu’à maintenant utilisés en partance pour desservir le marché américain, ceux de Montréal ou de Québec pourraient aussi être utilisés comme ports d’embarquement en combinaison avec des liens aériens pour desservir les populations du centre et de l’ouest du Canada et du mid-ouest américain.

 

Louis Bellemare

Économiste

Nouveau Monde Maritime

http://nm-maritime.com