MARS 2018 UNE REVUE DE CONJONCTURE DE L’ÉCONOMIE MARITIME

1-L’économie mondiale en 2018

La situation en bref

L’année 2018 pave la voie de la croissance pour tous les grands blocs économiques du monde que sont l’Amérique, l’Asie, et l’Europe.  La dette importante qui a freiné la reprise économique de plusieurs pays depuis la récession de 2008 laisse encore quelques traces. La situation est maintenant considérée comme moins problématique. La raison tient d’un environnement financier mondial favorable et de la reprise dans les pays avancés.

Le tableau ci-dessus présente l’évolution de la croissance mondiale par grands blocs depuis 2016. Il présente aussi les prévisions de la banque mondiale et du Fonds monétaire international pour 2018.

TABLEAU 1

Taux de la production mondiale selon différentes sources

 FMICNUCDBM
 201620172018

Prev.

20162017201620172018

Prev.

Production mondiale3,23,63,72,22,62,43,03,1
États-Unis1,52,22,31,62,11,52,32,5
Europe1,82,11,91,91,91,82,42,1
Pays E et D4,34,64,93,64,23,74,34,5

Source : Fond monétaire internationale (FMI), Conférence des nations unies sur le commerce (CNUCD), Banque mondiale

La croissance mondiale en 2018 sera supérieure à celle de toutes les années précédentes depuis la récession de 2008.  Les prévisions les plus optimistes proviennent du Fonds Monétaire International (FMI) qui indiquent un gain de 3,7 % pour 2018.  Les marchés en émergence et les pays en développement maintiennent la cote.  Ceux d’Asie de l’Est comme la Chine et l’Indonésie croîtront de 6,2% en moyenne, alors que ceux du sud de l’Asie tel que l’Inde, le Pakistan et le Bengladesh augmenteront en moyenne de 6,9%.

Ces taux sont presque deux fois supérieurs à ceux des États-Unis et d’Europe soit de 2,3 % pour les États-Unis et de 1,9 % pour l’Europe. Cette situation devrait se maintenir comme tel encore pendant quelques années.

Une limite à la capacité de production des pays industrialisés

À court terme, parmi les éléments à surveiller, on note l’impact d’un raffermissement des politiques monétaires (normalisation) dans le but de limiter l’inflation. Au dernier trimestre de 2017, la hausse des taux d’intérêt aux États-Unis et dans les autres parties du monde restait le scénario le plus probable.  Dès le début de 2018, les indicateurs sur les taux de chômage, le niveau élevé des capitalisations boursières, les hausses de salaires, (qui auront pour effet de stimuler l’inflation) laisseraient présager d’autres hausses des taux.

Aussi, dans le moyen terme, des ajustements structurels sont encore nécessaires. Encore que plusieurs pays exportateurs des produits de base tentent de s’ajuster tant bien que mal à des prix inférieurs. [1] En 2018, on pourrait s’attendre à un raffermissement des prix des matières premières, notamment du pétrole.

Du côté des pays développés, les capacités de production resteront limitées par des investissements insuffisants et la baisse des gains de productivité depuis les cinq dernières années, selon le FMI et la Banque Mondiale.  À moyen terme, cette limite de capacité ralentira la croissance qui se rapprochera d’un potentiel d’environ 1,7 %. Puisque l’activité économique mondiale sera de plus en plus liée aux pays émergents, le poids économique de ces nouveaux venus dans l’échiquier économique mondial s’accroîtra.

Une question reste en suspend : À quand maintenant la prochaine récession ? Historiquement, nous nous sommes habitués à des cycles économiques allant de 5 à 10 ans (1973, 1982, 1990, 2003, 2008).  L’élan de croissance actuel combiné à la hausse récente des taux d’intérêt pourrait être précurseur d’une nouvelle inflexion du cycle économique. Par contre, la reprise depuis 2008 a été si longue qu’on pourrait considérer un cycle plus long et une croissance dans le moyen terme plus modérée. Une situation qui reste difficile à prévoir.

Vers un nouvel équilibre des monnaies ?

L’équilibre des monnaies jouera un rôle particulièrement important dans le contexte de 2018 et celui d’une économie mondialisée où les pays en développement s’assument de plus en plus sur le plan économique.

 Le dollar américain a repris de sa force et continue de servir d’étalon pour le commerce international. L’effet est d’accroître les coûts des produits importés des États-Unis et d’accroître les revenus des exportations dirigées vers les États-Unis. Puisque la monnaie américaine est aussi utilisée comme étalon, les transactions en monnaie américaine sont donc nécessairement plus chères même si la marchandise n’est pas transitée par les États-Unis. La reconnaissance du dollar comme monnaie étalon affecte donc une bonne partie du commerce international. Certains analystes estiment que le dollar US  continuera à prendre de la force au cours des prochaines années. [2]

Les nouvelles hausses des taux d’intérêt et la bonne performance de l’économie aideront à faire perdurer cette situation. Les seuls bémols du côté américain demeurent liés à l’incertitude politique concernant le plan fiscal du président américain et ses visées protectionnistes. Aussi, l’endettement des États-Unis suscite des inquiétudes du côté de la Chine qui est maintenant le principal pays détenteur de bons du Trésor et de devises américaines.  La Chine a un intérêt à poursuivre une politique de dédollarisation du commerce mondial afin de faire valoir le yuan maintenant reconnu comme une monnaie de référence mondiale par le FMI, au même titre que le dollar américain, l’euro et la livre britannique. [3] [4]

Côté européen, la bonne performance des pays d’européens a aussi comme effet d’augmenter la valeur de l’euro.  Ce sont les écarts des taux d’intérêt américain et européen qui auraient favorisé la hausse de l’euro par rapport au dollar, ce qui met en cause la lenteur de la banque centrale américaine à normaliser ses taux.  [5] En théorie, ceux-ci étant liés aux anticipations inflationnistes, la convergence des prix et des coûts de production entre les deux continents devrait mener à une stabilisation des taux de changes. En pratique, la situation pourrait être tout autre, notamment pour des raisons politiques.

2- La situation dans le transport maritime

Une demande maritime encore supérieure à la croissance des PIB

Le graphique qui suit donne la croissance de quatre indicateurs clés entre 1975 à 2016 : soit le commerce de marchandise dans le monde, le PIB, le commerce maritime et l’indice de la production industrielle de l’OCDE. Le graphique indique la forte corrélation entre la croissance du PIB, le commerce international et le commerce maritime. Depuis 1975, la progression du commerce des marchandises et maritime a toujours été supérieure à celle du PIB et de la production industrielle.  Celle du commerce maritime est toutefois restée inférieure à celle du commerce des marchandises. Ceci laisse présager une part grandissante des autres modes de transport.

GRAPHQIUE 1

Comparaison des indices du commerce international, du commerce maritime, de la production intérieure et de la production industrielle

Indices commerce international

Source : UNCTAD, review of maritime transport, 2017

Selon l’UNCTAD, les échanges internationaux sont sujets à des ajustements structurels importants.   On donne l’exemple de la Chine dont la part des produits importés dans ses exportations a chuté de 60 % en 2000 à quelque 35 % jusqu’à récemment. [6] Les économies en phase d’industrialisation se retournent de plus en plus vers le développement de la demande intérieure ce qui a pour effet de limiter les importations. D’autres facteurs pourraient aussi entrer en ligne de compte, notamment la recrudescence au niveau mondial du protectionnisme.

L’UNCTAD estime le tonnage mondial total à 10,6 millions de tonnes pour l’année 2017, en hausse de 2,8 % comparativement à 2,6 % en 2016. Le vrac solide se serait accru de 5,4 %. Tandis que le transport par conteneur serait en hausse de 4,5 %, en raison du commerce intérieur à l’Asie et d’une amélioration des liaisons Est-West. Le transport liquide est affecté par une diminution de la production de certains pays exportateurs et se limiterait à 2% pour les produits raffinés du pétrole et d’à peine ,9 % pour le pétrole brut.

En lien avec les prévisions de croissance des PIB présentées précédemment, le commerce maritime devrait s’accroître d’ici les trois prochaines années au rythme de 3,2 %, un rythme supérieur à celui des années précédentes.  Le transport par conteneur et celui du vrac solide afficherait les taux de croissance les plus élevés.

TABLEAU 2

Prévision du taux de croissance annuel moyen du transport maritime dans le monde selon les différents types de cargos

2016-2017

 

2017-2022

 

Transport par mer2,83,2
Transport par conteneur4,55,0
Vrac sec5,45,6
Pétrole brut,91,2
Pétrole raffiné et gas2,01,7

Source : UNCTAD, review of maritime transport, 2017

Le tonnage s’accroîtrait de 3,2% annuellement pendant les trois prochaines années.  Le vrac sec afficherait la plus forte hausse, soit 5,6 %, suivi du transport par conteneur avec 5 %. La hausse pour le vrac liquide demeurerait somme toute assez faible, soit de 1,2 % et de 1,7 % respectivement pour le pétrole brut et le pétrole raffiné et le gaz.

L’offre

Un déphasage par rapport au PIB mondial

Selon l’UNCTAD, au début de 2017, l’industrie du transport maritime était encore dans une situation de suroffre, une situation qui contribue à maintenir des tarifs particulièrement bas, bien qu’il y ait eu une amélioration depuis le début depuis 2017. On assiste par ailleurs à une consolidation de l’offre dans tous les grands segments maritimes.

L’offre maritime dépend de plusieurs facteurs dont notamment, le nombre de nouveaux navires sur le marché et leur tonnage, mais aussi le rythme de mise au rencart des navires. Le nombre de navires s’est accru de 2,47 % de 2016 à 2017 pour s’établir à 93 161 navires, mais moins que le tonnage, confirmant ainsi la tendance pour des vaisseaux de plus en plus grands. Dans le secteur des conteneurs, en 2017, pour la première fois depuis 2011, la demande surpassait l’offre, en raison une demande accrue et d’une diminution du nombre de commande de navires et d’une augmentation des mises aux rancart.

Les niveaux de prix donnent une bonne idée de l’équilibre offre-demande dans l’industrie et permettent d’obtenir un portrait récent de la situation. Les graphiques 2 et 3 qui suivent illustrent l’évolution des indices de prix du transport par conteneur et du transport en vrac sec. Ces indices indiquent que les prix se sont effondrés depuis la dernière récession, mais qu’ils n’ont jamais regagné le niveau d’alors, bien que la situation soit meilleure du côté du vrac. De plus, le surinvestissement pour des navires de plus grands gabarits contribue à maintenir des marges bénéficiaires serrées et même négatives dans certains cas. L’ajustement est donc d’ordre structurel et non nécessairement conjoncturel.

En mettant ces données en parallèle avec celles de l’évolution de l’économie mondiale, l’industrie pourrait être en déphasage par rapport à la conjoncture actuelle. Si elle tarde à profiter de la bonne tenue de l’économie mondiale pour atteindre son seuil de rentabilité, l’arrivée prochaine d’une récession pourrait compromettre les gains obtenus et engendrer une vague importante de restructuration. En fait, la même question se pose toujours: à quand, maintenant, la prochaine récession ?

 

Louis Bellemare

Économiste

 

 

 

GRAPHIQUE 2

Index New ConText

(Indice de prix en transport par conteneur)

context

Source :VHSS,  http://www.vhss.de/index.php?id=68&L=1

 

GRAPHIQUE 3

Baltic Index

(Indice de prix en transport de vrac sec)

Baltic

Source : Trading Economics, https://tradingeconomics.com/commodity/baltic

 

Références

[1] Le prix des produits de base recule, perspective de l’économie mondiale, vers une croissance durable, Fond monétaire international

[2] Le huard à 60 cents US d’ici la fin de 2019. http://www.tvanouvelles.ca/2018/03/07/le-huard-a-60-cents-us-dici-la-fin-de-2019

[3] L’année 2018 serait-elle celle du début de la fin de dollar américain. Sputnik, https://fr.sputniknews.com/analyse/201801241034874663-usa-dollar-risque-chute/

[4] La guerre des changes aura bel et bien lieu, NextFinance, http://www.next-finance.net/La-guerre-des-changes-aura-bien

[5] Les conditions financières favorables, perspective de l’économie mondiale, vers une croissance durable, Fonds monétaire international. Octobre 2017, page 6

[6] Review of Maritime Transport 2017, United Nations Conference on Trade and Development, chap. World Merchandise Trade, page 5