LA CHAÎNE DE BLOCS MÈNERA-T-ELLE VERS LA RÉVOLUTION MARITIME ?

Introduction

Le nom peut sembler bizarre, mais il fait actuellement l’objet de plusieurs discussions dans le secteur de la logistique. La chaîne de blocs serait en passe de révolutionner la gestion des opérations dans plusieurs domaines, notamment celui des transports et de la logistique. Étant donné sa popularité grandissante, plusieurs parlent d’une nouvelle révolution de l’internet.

Napster, et plus tard LimeWire, pionniers des services de partage de fichiers musicaux avaient déjà fait valoir la technologie. Autre exemple, le fameux bitcoin, office de monnaie numérique, s’appuie aussi sur le mode de distribution en pair à pair : les échanges des valeurs sont effectués entre des individus comme c’est le cas pour la monnaie non virtuelle. Selon certains, les avantages d’une chaîne de blocs seraient multiples. Plusieurs grands projets en transport sont en phase expérimentale. Les résultats de ces tests donneront des informations plus précises à ce sujet.

1-Les principales caractéristiques de la chaîne de bloc

La technologie s’appuie sur un système de distribution en pair à pair, ce qui en soit n’est nouveau.  Alors qu’une large part des systèmes informatiques sont construits selon une architecture centralisée de type ‘client-serveur’, le pair à pair distribue directement toutes les données vers tous les membres ou les utilisateurs d’un réseau, éliminant de facto les intermédiaires ou les serveurs. Les différents composants du réseau interagissent, mais sans structure hiérarchique, rendant la gestion de ce réseau autonome. Dans ce système, c’est la duplication des données vers tous les membres du réseau qui fait en sorte que l’information n’a pas besoin d’être centralisée pour être par la suite redistribuée.

Les blocs

La chaîne de blocs n’est en fait qu’une application spécialisée d’un système d’échange en pair à pair auquel sont intégrés des directives ou services à valeur ajoutée : notamment, des services transactionnels ou des « contrats dits intelligents » entre les partenaires du réseau (exécutions conditionnelles à certains évènements), le tout incorporé sous la forme de « blocs » d’informations et d’instructions.

Le processus

Le processus est le suivant.  Après avoir enregistré les transactions récentes, un nouveau bloc est généré et les nouvelles transactions sont validées par consensus par des partenaires au réseau appelés « mineurs ». Avec la chaîne de blocs, les ordres transactionnels et d’exécution sont effectués avec l’assentiment de tous les pairs du système d’échange, ou membre du même réseau.  Elles sont par la suite ajoutées à une longue chaîne de blocs créés précédemment.

Le registre

Tous les blocs sont inscrits dans un registre distribué dans le réseau. Le contenu est encrypté et accessible par les membres, mais ne peut pas être modifié ou supprimé. Ceci garantit l’authenticité et la sécurité du réseau et permet d’identifier la provenance de l’information.

Les contrats intelligents

Comme il a été dit plus haut, il est possible d’assigner aux blocs des instructions d’exécution appelées « contrats intelligents ». Ces types contrats permettent la mise à niveau de l’information et l’exécution de certaines fonctions. Par exemple, ils peuvent être utilisés pour autoriser les participants à exécuter certaines tâches de façon automatique.  Un contrat pourrait stipuler que le coût de livraison d’un item en particulier pourrait changer à la livraison selon certaines conditions.

2-Les chaînes de bloc dans le secteur maritime

L’intérêt des plus grandes entreprises maritimes

Plusieurs grandes entreprises du secteur maritime testent actuellement cette technologie. Maerks et IBM annonçaient en mars dernier une alliance visant à utiliser la chaîne de blocs dans le but d’assurer la gestion du fret maritime international. Expéditeurs, transitaires, transporteurs maritimes, ports seraient tous partenaires d’un immense réseau de pair à pair dont l’objectif est de gérer le suivi de millions de conteneurs le long des chaînes d’approvisionnement.  Le port d’Anvers en est actuellement à tester un système basé sur la chaîne de blocs. Selon Anvers, acheminer un conteneur d’un point A au point B implique souvent plus de 30 parties et quelques 200 interactions.  Actuellement, plusieurs de ces transactions sont effectuées par courrier électronique, par fax, par téléphone.

Walmart entend utiliser la chaîne de blocs pour assurer la traçabilité des marchandises. Début 2017, l’entreprise a mis en place un projet pilote pour contrôler ses approvisionnements en porc chinois. L’identité de tous les acteurs de la chaîne d’approvisionnement (éleveurs, abattoirs, transformateurs, centres logistiques) ainsi que les informations concernant chaque transaction sont enregistrées sur le registre de la chaîne de blocs. Ce registre donne une cartographie complète de l’approvisionnement et toute personne y ayant accès peut voir par où, par qui et à quel moment le produit est passé.

3- L’intégration à la chaîne logistique

La diversité des applications propres à son utilisation est impressionnante et justifie l’intérêt des plus grandes entreprises. Le domaine de la logistique reste toutefois la prédilection. La chaîne de blocs permet d’unifier en un réseau étanche l’ensemble des acteurs et leurs fonctions.

Le schéma qui suit donne un aperçu d’un système logistique maritime. Y sont incluses, les activités primaires en lien direct avec l’exécution d’une livraison, partant des expéditeurs, allant vers les transitaires, les armateurs, les opérateurs portuaires et la livraison vers les clients.

Chaîne de logistique maritime

chaîne logistique

Note : Adaptation du schéma de la chaîne des valeurs de Porter au secteur maritime Traduction du Schéma : Maritime Logistic System, Maritime Logistics, page 77,  Dong Wook Song

Y sont incluses aussi des activités secondaires qui peuvent tout aussi bien être intégrées au réseau d’une chaîne de blocs, que ce soit la gestion des inventaires, l’entreposage, l’étiquetage, le repérage, l’assemblage, etc.  Il est à noter que ce schéma ne considère que la logistique maritime, mais que d’autres joueurs pourraient y être ajoutés en amont et en aval, comme les fournisseurs de biens et de services aux expéditeurs ainsi que les transformateurs, distributeurs ou autres entreprises de transport.

Le réseau est construit en y intégrant tous les acteurs et leurs fonctions. Les informations, ordres d’exécution, avis de réception, tâches particulières, transactions financières sont regroupés sous la forme de blocs, retransmis et approuvés à tous les partenaires de cette chaîne. Les acteurs de la chaîne sont tous informés de l’évolution de la commande et des étapes à franchir. Pour cette raison, la traçabilité des marchandises est possible tout le long de la chaîne.

4- Le pour et le contre

L’analyse avantages/coûts de l’implantation d’un tel système s’effectue toujours en termes relatifs, c’est-à-dire en comparant les performances potentielles de l’implantation d’un nouveau système par rapport à un autre scénario. Le scénario alternatif peut tout aussi bien être le statu quo, ou bien une alternative combinant des technologies complémentaires comme par exemple « l’Internet des objets/ Big Data ». [1] [2]

D’autre part, la mise en place d’une chaîne de blocs devrait normalement être aussi comparée aux avantages d’un système informatique traditionnel déjà éprouvé. Il est aussi possible d’assigner des services à valeur ajoutée et contrats intelligents sur des réseaux informatiques traditionnels de type clients/serveurs. Cette comparaison tiendrait compte du fait que les systèmes traditionnels offrent une plus grande simplicité et possiblement un meilleur contrôle.

Un impact sur la compétitivité des entreprises

En ce qui concerne les avantages, l’élément central demeure la compétitivité des entreprises. La motivation première des entreprises tient des fortes présomptions quant au potentiel d’une chaîne de blocs à faire gagner des nouvelles de parts de marché.  De fait, si les expériences s’avèrent positives, parmi les avantages escomptés, on pourrait y retrouver la diminution des coûts de transactions par l’élimination d’intermédiaires, une diminution des goulots d’étranglement dans la chaîne d’approvisionnement de sorte que les délais livraisons seraient raccourcis, une amélioration de la coordination des activités et une plus grande sécurité. Tous ces bénéfices augmentent l’efficacité opérationnelle dans son ensemble, la valeur du service et son attrait auprès des clientèles (expéditeurs), d’où le fort potentiel de gain de parts de marché.

Ces enjeux économiques de la chaîne de blocs dépassent donc de loin les questions de nature purement informatiques.  D’autre part, si l’efficacité de la technologie s’avère vérifiée, sa diffusion dans l’industrie pourrait être rapide et même devenir un impératif.

Des mises en garde importantes

Mais, les bénéfices escomptés demeurent actuellement théoriques et des mises en garde importantes doivent être apportées sur les défis. Ceux-ci sont les suivants :

Problèmes de coopération

On oublie souvent que ce qui explique le développement de l’internet actuel est la gratuité et l’accessibilité de son contenu ; de fait, il ne peut réellement exister d’opposition à ce qu’une information soit distribuée gratuitement, sauf dans certains cas, où l’information peut être nuisible sur le plan social. Mais, de façon générale, l’information peut être distribuée sans consentement.

Or, le cas de la chaîne de blocs et tout autre. Qualifiée d’internet des valeurs par opposition à l’internet de l’information, elle est basée sur des ordres d’exécution et transactions. Pour que les ordres et exécutions se mettent en marche, la collaboration des pairs du réseau est essentielle, ce qui n’est pas nécessairement garanti. Sans collaboration ou sans consentement, la chaîne de bloc ne peut pas fonctionner. À cette nécessité de collaboration, s’oppose des questions d’ordre concurrentiel, d’exclusivité de services et de concurrence entre différents réseaux parallèles.

Problèmes de gouvernance

Les puristes de l’Internet rêvent depuis toujours d’un système qui s’auto réglemente par lui-même, sans intervention étatique ou sans lieu d’autorité pour assurer le respect des règles ou des normes.    Mais, cette prétention pourrait bien être utopique, de sorte qu’une forme ou autre de gouvernance soit toujours essentielle pour la gestion d’un quelconque système. Comment alors aller assurer la gouvernance de cette structure ? (cette question a d’ailleurs fait l’objet d’un livre blanc du World Economic Forum[3]).

La mise en marche d’un processus est initiée dès la prise de décisions à un niveau hiérarchique supérieur: elle nécessite un ou des donneurs d’ordre (ex. expéditeurs), des receveurs d’ordres (ressources intermédiaires) et de clients. Cette relation client/fournisseur, toujours nécessaire dans un système économique, n’est pas présente dans un réseau sans structure hiérarchique et où le pouvoir est distribué entre les membres.

Les questions de droit, de réglementation et de gestion des litiges amènent à poser certaines questions, puisque l’information enregistrée dans les blocs est immuable, donc non contestable, mais potentiellement préjudiciable.

Problèmes de performance

Dans sa forme actuelle, la technologie de la chaîne de bloc est difficile à utiliser. Les utilisateurs doivent connaître le mécanisme des clés publics et clés privés. Ils doivent connaître aussi le fonctionnement du réseau beaucoup plus compliqué que l’internet traditionnel.

Plusieurs questions sont soulevées quant à la rapidité d’exécution des commandes. Les ressources informatiques nécessaires pour faire fonctionner le système sont importantes ce qui a pour effet de ralentir les délais informatiques beaucoup plus longs que pour un système traditionnel.

CONCLUSION

La chaîne de bloc est une technologie qui intéresse actuellement de très grandes entreprises. Les projets en cours sont actuellement des projets expérimentaux dont les résultats dicteront les suites à donner sur l’évolution et l’adoption de cette technologie. Si les résultats de ces tests s’avèrent concluants, la technologie est vouée à une expansion rapide au sein des industries. S’ils sont négatifs, ces projets auront au moins comme mérite de faire évoluer les connaissances sur le sujet.

Aussi, les enjeux se situent plutôt du côté économique que du côté technique ou informatique. Des résultats concluants pourraient avoir des impacts importants sur la compétitivité des entreprises.

Nous présentons ici cinq recommandations ou conditions de réussite suite à l’analyse qui précède.

  • Attendre les résultats des projets expérimentaux

En raison de l’aspect expérimental de la technologie, il est recommandé d’attendre les résultats obtenus par des grandes entreprises avant d’amorcer l’implantation d’un projet de chaîne de blocs.

  • Documenter les avantages / inconvénients

La chaîne de blocs se caractérise par la possibilité d’émettre des contrats intelligents sur le réseau. Or cette possibilité existe aussi dans les cas des réseaux traditionnels de types clients/serveurs.  D’autre part, d’autres technologies font aussi l’objet d’étude, comme l’internet des objets. Des alternatives méritent d’être documentées.

  • Déterminer une taille optimale d’un réseau

Le réseau d’une chaîne de blocs n’aura j’aimais l’envergure d’un réseau comme l’Internet traditionnel. La technologie pourrait toutefois être performante de petites échelles comme par exemple pour des réseaux de fournisseurs. La détermination de la taille optimale d’un réseau semble liée au succès de sa performance.

  • Sécuriser les relations d’affaires

En raison du caractère immuable de l’information enregistrée dans une chaîne de blocs, il pourrait être avisé d’encadrer les relations d’affaires dans des contrats formels et valides sur le plan du droit.

  • Développer un modèle de gouvernance

La viabilité d’un modèle réseau sans gouvernance est utopique. Le fonctionnement du système doit être assumé par une quelconque structure hiérarchique où l’on peut identifier clairement les donneurs d’ordre. L’élaboration d’un modèle de gouvernance pour un projet particulier reste de mise.

Louis Bellemare

Références : 

Note : l’Internet des objets représente l’extension d’Internet à des choses et à des lieux du monde physique. Le traitement du Big Data  trouve un variété d’application dont la météo, les prévisions économiques, les média, les []analyses tendancielles et prospective, gestion des risques (commerciaux, assurances, industriels, naturels) et dans plusieurs domaines scientifiques.

1- Hyperledger Fabric, What is a Blockchain, 

2- Napster, Wikipedia

3- Le Blockchain sur les traces de la Suply chain

4- IBM et Mearks s’unissent autour de la Blockchain

5- Le port d’Anvers test un logiciel basé sur la Blockchain

6- Une révolution nommée « chaîne de blocs » (2/2) : le contrat intelligent

7- World Economic Forum Realizing the Potential of Blockchain A Multistakeholder Approach to the Stewardship of Blockchain and Cryptocurrencies, Selon les auteurs, il existe des défis de gouvernance à plusieurs niveaux dans le cas d’une chaîne de blocs: au niveau de la plateforme technologique, au niveau des applications et de l’ensemble du système.

8- 8 reasons to be skeptical about blockchain

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